Les Films Lumière (Focus Mémoire du Monde)

Cet article est le huitième de notre série sur les biens français inscrits sur la liste "Mémoire du monde".

Les Films Lumière

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L’ensemble des titres du Catalogue Lumière, à savoir 1408 films originaux, négatifs et positifs, constituent le fonds documentaire soumis par la France et recommandé à l’inscription au Registre Mémoire du Monde en 2005.

Ces films ont été répertoriés par l’Institut Lumière, une association créée en 1982 qui se consacre à la diffusion et à la conservation du patrimoine cinématographique.

Le catalogue entier compte 1423 titres inscrits sur les listes de vente de l’usine des frères Louis et Auguste Lumière. Seuls 1408 ont été conservés, tels L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, La sortie de l’usine Lumière à Lyon, L’arroseur arrosé, Le Repas de bébé ou La Partie d’écartés pour ne citer que les titres les plus emblématiques.

Ce corpus fut reconstitué suite à un programme lancé en 1995 par le Ministère de la Culture et confié aux Archives françaises du film du Centre national de la cinématographie.

Ces originaux sont aujourd’hui conservés pour la plupart à l’antenne du CNC de la Bibliothèque nationale de France – site François Mitterrand, ou au siège des Archives Françaises du Film à Bois d’Arcy.

Depuis 1995, plus de 350 films ont été rendus publics, édités en un DVD, The Lumiere Brothers’ First Films, ou diffusés sur internet. A ce jour, 74% des films Lumière n’ont encore jamais été diffusés publiquement et ne sont disponibles qu’en consultation dans l’un des sites mentionnés précédemment.

L’inscription des films Lumière sur la liste « Mémoire du Monde » met en exergue l’importance double du cinématographe, à la fois témoin presque objectif de son temps et innovation technique considérable dans un contexte de révolution industrielle.

« Lorsque ces appareils seront livrés au public, lorsque tous pourront photographier les êtres qui leur sont chers, non plus dans leur forme immobile, mais dans leur mouvement, dans leur action, dans leurs gestes familiers, avec la parole au bout des lèvres, la mort cessera d’être absolue. ». Cet extrait d’un article publié dans le journal La Poste du 30 décembre 1895, deux jours après la première projection publique payante du cinématographe au Salon Indien, illustre bien l’ampleur du phénomène enclenché par Auguste et Louis Lumière.

Les quelque 1408 titres du catalogue Lumière conservés sont autant de témoignages de l’effervescence causée par le cinématographe et des évolutions qui suivirent cette aube cinématographique, tant par les divers sujets représentés que par les procédés entourant leur réalisation.

I- Présentation générale

1. Les frères Lumière

Le cinématographe résulte d’une collaboration familiale ; Auguste et Louis Lumière, nés en 1862 et 1864, sont les fils d’un industriel esthète passionné de photographie, Antoine Lumière. Lorsque les frères Lumière se lancent dans la course à l’animation des images, ils sont déjà des industriels et techniciens aguerris en matière de photographie. Le cadet, Louis, a mis au point dans les années 1880 un nouveau procédé de photographie instantanée, les Plaques Etiquette Bleue, fabriquées et commercialisées selon les nouvelles méthodes de production de cette fin de siècle.

2. Genèse du cinématographe

Les frères Lumière ne sont pas les pionniers de la projection d’images animées ; Thomas Edison avec le Kinétoscope ou les frères Skladanowsky avec le Bioskop sont en effet précurseurs. Le cinématographe Lumière diffère de ces procédés antérieurs par des aspects pratiques : alors que le prototype d’Edison nécessitait deux appareils distincts pour l’enregistrement et la projection, l’appareil des Lumière est conçu pour effectuer les deux. Par ailleurs, le Kinétoscope est un appareil individuel, le spectateur devait se tenir penché au-dessus d’une boîte pour observer la scène à travers une sorte de loupe. Quant au Bioskop Skladanowsky, c’était un appareil de très grande taille, dont la manipulation nécessitait plusieurs techniciens.

Mais c’est surtout l’importance accordée au concept de divertissement de masse qui caractérise la démarche des frères Lumière. En effet, s’il y eut plusieurs projections avant celle du 28 décembre 1895, ce jour demeure la naissance officielle du cinéma car il s’agit de la première projection publique payante : le Kinétoscope d’Edison était un appareil individuel, et les précédentes projections Lumière avaient eu lieu dans le cadre de réunions fermées au public. C’est ce concept même de divertissement populaire qui fera l’essence du cinéma.

" Le mécanisme de cet appareil a pour caractère essentiel d’agir par intermittence sur un ruban régulièrement perforé de manière à lui imprimer des déplacements successifs séparés par des temps de repos pendant lesquels s’opère soit l’impression, soit la vision des épreuves ", explique le préambule du brevet. Cet appareil est une sorte de synthèse des tentatives précédentes, permettant à la fois l’enregistrement et la diffusion des films, imprimés sur des bandes d’environ 17 mètres de long, caractérisées par les perforations rondes, marque de fabrique des produits Lumière.

Vidéo 3D expliquant le fonctionnement cinématographe

Texte blanc.

II- Historique et enjeux des vues Lumière : du dispositif attractionnel aux prémices de la réalisation

Vidéo Louis Lumière, Vue n. 91,1 : La Sortie de l’usine Lumière à Lyon. 1895

Dès 1896, soucieux de conserver le monopole et de proposer une plus grande variété de films, les frères Lumière mettent en place un système d’exploitants à l’étranger et d’opérateurs chargés de diffuser le cinématographe et d’enregistrer de nouvelles vues. Parmi les théorisations et recherches actuelles des historiens du cinéma se pose la question de déterminer si ces opérateurs, avec leurs films saisissant le quotidien d’une tribu polynésienne ou retraçant un voyage à travers la Russie, peuvent être considérés comme les premiers réalisateurs documentaires.

L’un des objectifs premiers des frères Lumière reste le développement d’un divertissement de masse, s’inscrivant dans la lignée des projections lumineuses et spectaculaires au sens premier du terme, depuis les fantasmagories de Robertson aux pantomimes de Reynaud. Il est intéressant de noter que dans les premières années du cinéma, les projections s’effectuaient la plupart du temps au sein de théâtres, et constituaient une sorte d’entracte entre deux numéros de music-hall.

Or, si les premières représentations rencontrent un succès considérable, le public se lasse cependant rapidement des trains, baigneurs et autre Déjeuner de bébé. L’animation des images, oui, mais une simple reproduction du réel ne fascine pas les foules. Intervient alors la dimension artistique et créatrice du cinéma, et le développement d’un véritable souci de mise en scène au sein des « premières fictions photographiques animées » (précision terminologique importante, les premières fictions du cinéma étant les Pantomimes lumineuses non photographiques d’Emile Reynaud également inscrites, mais en 2015, au Registre de la Mémoire du monde).

L’exemple le plus connu demeure L’arroseur arrosé, film précurseur du comique burlesque et acrobatique des Charlie Chaplin et Buster Keaton.

Il s’agit ici de mettre à profit les procédés permis par le cinématographe pour provoquer une réaction commune chez les spectateurs : le rire.

Cette dimension constitue le cœur de l’art cinématographique : il s’agit en effet d’en appeler aux réactions et émotions communes des hommes, dans une recréation du réel fidèle, propice au développement de ces émotions primaires.

De la même manière, les actualités filmées, reconstitutions de faits divers, enthousiasment le public quelques années plus tard. Le cinéma se caractérise dès lors par une évolution des genres définie par la modification des goûts.

L’arroseur arrosé :

En ce sens, le cinéma peut être considéré comme un témoin, volontaire ou non, de son temps, car à travers les sujets qu’il traite, il se fait représentatif de la mentalité et des préoccupations d’une époque.

Texte blanc.

III- L’inscription au Registre Mémoire du monde : pertinence historique des vues Lumière

La valeur mémorielle des Films Lumière est considérable ; en tant que recréation presque parfaite et absolue du réel, le cinéma offre des possibilités conséquentes en matière de conservation et de mémoire.

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Constant Girel, Vue n. 793 : Procession shintoïste. 1897, Japon, Kyoto, Honshu

L’aspect documentaire de ces vues prend une nouvelle importance avec la postérité, plus particulièrement celles que l’on doit aux opérateurs envoyés à l’étranger.

On peut en effet prêter une valeur anthropologique à certaines de ces vues qui ont capturé des us et coutumes à travers le monde, permettant ainsi de faire connaître et de conserver ces traditions ; problématique pertinente compte tenu des recherches récentes concernant la sauvegarde du patrimoine immatériel.

On peut ici citer les travaux de Constant Girel au Japon : depuis les repas ordinaires aux processions shintoïstes, ces vues capturent l’atmosphère quotidienne du pays pendant l’ère Meiji (1868-1912) ; Gabriel Veyre, avant de se rendre célèbre comme photographe et cinéaste officiel du sultan du Maroc, voyage en Amérique du Sud et en Asie du Sud-Est où il réalise des vues qui seront présentées à l’Exposition Universelle de 1900 ; Alexandre Promio, opérateur envoyé en Espagne bénéficie d’un soutien de la reine lui permettant de tourner des vues militaires. Il voyage ensuite aux Etats-Unis et en Italie, se spécialisant dans les « vues d’actualités » et compte parmi les premiers à exploiter la mobilité de la caméra et les divers angles de prise de vue.

Il continue d’explorer les possibilités artistiques du cinéma en s’alliant à un metteur en scène afin de réaliser des bandes composées, le plus souvent des vues animées de tableaux académiques du XIXe siècle.

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Alexandre Promio, Vue n.381 : Pyramides (Vue générale). 1897, Egypte, Gizeh

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Danse mexicaine. 1896, Mexique, Guadalajara

Gabriel Veyre, Vue n. 353 : Danse mexicaine. 1896, Mexique, Guadalajara

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publié le 17/01/2017

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