François Gemenne : "Immigration climatique"

Discours de François Gemenne, Chercheur et Professeur spécialiste des mouvements migratoires liés aux changements climatiques (Sciences Po, Paris) prononcé le 16 mars 2016 lors du séminaire national annuel du Réseau des écoles associées de l’UNESCO.

Musée national de l’histoire de l’immigration 16 mars 2016

Les opinions exprimées dans ces textes engagent exclusivement leurs auteurs et ne peuvent être présentées comme documents engageant la Commission nationale française pour l’UNESCO.

"Bonjour à toutes et à tous.

Quelques mots en préambule pour vous dire mon plaisir et mon honneur d’être parmi vous et vous remercier pour ces allocutions d’introduction que j’ai trouvées très touchantes et très enthousiasmantes. Il se trouve que nous avons précisément eu l’occasion de présenter, en décembre 2015, pendant la COP 21, au Musée national de l’histoire de l’immigration, l’Atlas des migrations environnementales qui sort en librairie demain et qui rassemble sous forme d’atlas ce que je vais présenter aujourd’hui. C’est donc assez symbolique pour moi d’être ici de nouveau pour vous parler de ce sujet.

On pourrait croire que les migrations dont je vais parler sont nouvelles, récentes, mais elles sont en réalité très anciennes. Puisque nous sommes dans un musée d’histoire, il me semble important de souligner à quel point l’environnement a toujours été, à travers l’histoire, un facteur de migration et de déplacement et un déterminant essentiel de la distribution de la population à l’échelle mondiale.

Quelques exemples historiques.

Le 1er novembre 1755, la ville de Lisbonne est détruite par un tremblement de terre suivi d’un tsunami puis d’un incendie (cette séquence d’événements n’est pas sans rappeler la catastrophe de Fukushima). Les Lisboètes sont déplacés dans des camps de réfugiés, comme le montre l’avant-plan de cette gravure, où ils resteront plusieurs mois (une série de documents mentionnent ce qu’était la vie dans les camps de réfugiés à ce moment-là) avant que le Premier Ministre portugais de l’époque, le marquis de Pombal, décide de reconstruire la ville aux normes antisismiques. Ces Lisboètes hébergés dans ces camps peuvent donc déjà être qualifiés de réfugiés environnementaux.

Au milieu des années trente, le centre des États-Unis est ravagé par une terrible sécheresse que l’on a appelée The Dust Bowl (littéralement, le bol de poussière). Celle-ci va détruire les cultures et rendre les terres incultivables dans les États du Texas, de l’Oklahoma et de l’Arkansas, et pousser des centaines de milliers de paysans à se déplacer vers la Californie où ils ne sont pas les bienvenus. La Californie a en effet fait voter une loi (qui sera invalidée par la suite par la Cour suprême) interdisant aux pauvres de s’installer dans cet État. Cet exode et ces conditions très difficiles ont été magnifiquement racontés dans Les Raisins de la colère de John Steinbeck un des chefs-d’oeuvre de la littérature américaine qui sera ensuite transposé par John Ford dans un film homonyme. Il y a donc là un mouvement migratoire à l’intérieur des États-Unis tout à fait important et significatif pour l’histoire des États-Unis puisque la Californie est aujourd’hui l’État le plus peuplé et le plus riche du pays très largement grâce à cette histoire du Dust Bowl dans les années trente.

Pourtant, malgré l’importance historique significative de ces événements, malgré le rôle qu’ils ont pu jouer dans la formation du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui, c’est un peu comme si l’environnement comme facteur de migration avait été oublié à travers l’histoire.

On a largement considéré et on continue à considérer aujourd’hui que les gens se déplacent pour des causes politiques ou pour des causes économiques. Toute notre structure d’études, de réflexions et de politiques sur les migrations reste d’ailleurs marquée par cette dichotomie que je caricature à peine avec, d’un côté, les bons réfugiés, c’est-à-dire les réfugiés politiques chassés par les guerres et les persécutions, qui ont droit à l’asile et à un régime de protection international et, de l’autre, les mauvais réfugiés, c’est-à-dire ceux qui se déplacent pour des raisons économiques, qui n’ont pas droit au même régime de protection internationale et à des protections particulières, et que l’on peut renvoyer chez eux. Cette logique est d’ailleurs aujourd’hui à l’oeuvre lorsqu’on voit la manière lamentable dont l’Union européenne réagit à cette crise humanitaire sans précédent et c’est bien la logique du deal « dégueulasse » qui va être négocié ce vendredi entre l’Union européenne et la Turquie où l’on va accueillir les bons réfugiés qui fuient la guerre et charger la Turquie de renvoyer chez eux les mauvais migrants économiques.

Toute notre réflexion est complètement polluée par ce cadre de pensée dichotomique qui veut faire rentrer les migrants dans des catégories spécifiques et imperméables les unes aux autres et qui oublie complètement, d’une part, que la plupart des migrants se déplacent pour des raisons multiples et que, sur le plan éthique et pratique, il est extrêmement difficile de décider qu’une cause de migration est plus légitime qu’une autre, et qui oublie, d’autre part, les autres motifs pour lesquels ils se déplacent et au premier rang desquels figurent certainement les dégradations de l’environnement. C’est comme si nous avions en quelque sorte découvert à la faveur du changement climatique que les dégradations de l’environnement constituaient aussi un facteur de migration à travers le monde. Depuis que l’on parle du changement climatique, on parle d’ailleurs de plus en plus de ces fameux réfugiés climatiques comme s’ils étaient le premier témoignage visible, la première preuve, de l’existence, de la matérialisation, des effets du changement climatique.

On est face à un champ d’étude relativement neuf dans lequel de nombreuses zones d’ombre restent à explorer mais dans lequel on sait malgré tout une série de choses. Je vais donc parler de ce que l’on sait, de ce que l’on ne sait pas et, surtout, exposer combien notre perception de ces migrations est éloignée de ces réalités et combien les politiques migratoires et les réponses politiques que l’on développe sont malheureusement largement fondées – ce constat peut être fait pour tous les types de politique migratoire – sur les perceptions de ces migrations davantage que sur les réalités de ces migrations.

Que sait-on aujourd’hui ? On sait tout d’abord que l’environnement est devenu un facteur majeur de migration et de déplacement à travers le monde. Chaque année, 26 millions de personnes sont en moyenne déplacées à cause de catastrophes naturelles, soit une personne à chaque seconde où nous parlons. En 2015, trois fois plus de personnes se sont déplacées à la suite de catastrophes naturelles qu’en raison des guerres et des violences et ce malgré que cette année ait été une année terrible en matière de conflits, de guerres et de violences.

On connaît ce chiffre uniquement du fait que, lors de catastrophes naturelles brutales qui mobilisent l’attention des médias et qui déclenchent les opérations d’assistance humanitaire, ces opérations permettent de compter les personnes déplacées. À ce chiffre, il faut ajouter celui de tous ceux et de toutes celles qui sont déplacés par des dégradations plus lentes de leur environnement (la hausse du niveau de la mer, la désertification, la déforestation ou la dégradation des sols), c’est-à-dire des personnes qui vont souvent se déplacer de façon relativement isolée sur des distances assez courtes et, surtout, à l’abri des caméras et des agences humanitaires et qui vont donc échapper à tout comptage statistique.

Malgré cela, il est surtout frappant de voir combien la perception de ces migrations est très éloignée de la réalité de celles-ci. Ces migrations climatiques ou environnementales sont en effet très souvent instrumentalisées dans le débat sur le changement climatique comme une manière de convaincre les États de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et d’engager une action plus déterminée dans la lutte contre le changement climatique. En d’autres termes, on va avoir recours à des arguments fondamentalement xénophobes pour convaincre les États de lutter contre le changement climatique. On va dire, en caricaturant : « Vous avez intérêt à réduire vos émissions de gaz à effet de serre, parce que, si vous ne le faites pas, vous allez être envahis par des millions de réfugiés et de migrants ».

Bien entendu, la poursuite de l’objectif de lutte contre le changement climatique est éminemment louable, mais il faut prendre garde, à mon sens, à ce que cela ne se fasse pas au détriment des droits des migrants et des réfugiés.

À titre d’illustration, les photomontages présentés en octobre 2011 lors de l’exposition London Futures au Musée de Londres visaient à montrer aux visiteurs à quoi pourrait ressembler Londres en 2050 ou en 2060 sous l’effet des impacts du changement climatique. L’un montrait ainsi Buckingham Palace entouré d’un gigantesque camp de réfugiés, un autre Trafalgar Square transformé en un bidonville accueillant des réfugiés bangladais. En d’autres termes, le message envoyé aux Londoniens était : « Vous avez intérêt à éteindre la lumière lorsque vous quittez une pièce, sinon voilà à quoi ressemblera Londres demain : Londres sera envahi par les migrants et les réfugiés ».

Je pense qu’il faut prendre garde à ce type d’images et de discours. L’intention était évidemment louable, mais, comme nous le savons tous, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Ainsi, si vous sortez ces images du contexte de l’exposition dans laquelle elles ont été présentées, elles pourraient figurer dans la propagande du Front National, du British National Party ou d’un autre parti d’extrême-droite.

Si l’on veut se rapprocher des réalités des impacts du changement climatique et je me concentrerai spécifiquement sur la question du climat dans la foulée de la COP 21, trois grandes familles d’impacts du changement climatique provoquent déjà des déplacements de populations : les événements climatiques extrêmes, c’est-à-dire les catastrophes naturelles liées aux conditions climatiques comme les inondations et les cyclones, la baisse des précipitations et la dégradation des sols, ces deux derniers générant aussi des impacts importants sur l’agriculture et, notamment, pendant les sécheresses.

Avant de revenir sur les événements climatiques extrêmes, je voudrais souligner un point important que l’on a constaté en étudiant les personnes qui se déplacent à cause des dégradations des sols ou des sécheresses.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire ou à ce à quoi l’on pourrait s’attendre, les migrations ont plutôt tendance à baisser au moment du pic des sécheresses, ce qui peut paraître curieux. Pourquoi les gens ne migrent-ils pas au moment où la dégradation de l’environnement est la plus forte ? Simplement parce que les sécheresses touchent en particulier une catégorie de la population extraordinairement dépendante à l’environnement, c’est-à-dire les fermiers et les agriculteurs (en Afrique, à peu près la moitié de la population dépend directement de l’agriculture pour sa subsistance). En effet, lorsqu’une sécheresse frappe, les populations rurales voient leurs revenus diminués drastiquement. Les quelques revenus qui leur restent sont alors consacrés à la satisfaction des besoins primaires du ménage, c’est-à-dire à nourrir les enfants, et ne peuvent donc plus être consacrés à la migration.

En revanche, la migration augmente avant la sécheresse, parce que ceux qui la prévoient utilisent leurs fonds pour se déplacer, ou après la sécheresse lorsque les populations rurales ont recouvré une partie de leurs revenus.

Cela me permet de souligner un élément important qui est d’ailleurs une caractéristique générale des migrations et pas seulement des migrations environnementales, à savoir que la migration demande la mobilisation de ressources considérables et notamment de ressources financières considérables. On le voit avec les réfugiés syriens qui paient des milliers d’euros aux passeurs pour effectuer la traversée de la Turquie vers la Grèce ou avec la traversée d’une demi-heure en zodiac de Calais à Douvres ou à Folkestone pour lesquelles les passeurs demandent entre 10 000 et 12 000 euros, cette traversée étant extrêmement risquée puisqu’ils doivent zigzaguer entre les paquebots naviguant dans La Manche.

Cela veut dire que les populations les plus vulnérables, les plus pauvres, les moins éduquées, les moins informées, les plus âgées, les plus fragiles, ne migrent pas.
C’est vrai pour les guerres. Aujourd’hui, les Syriens les plus pauvres et les moins informés ne sont ni en Europe, ni en Turquie, ni au Liban, ni en Jordanie. Ils sont coincés en Syrie.

C’est vrai pour les migrations environnementales. Face à une dégradation de leur environnement, face à une catastrophe naturelle, les plus pauvres sont souvent coincés, incapables de se déplacer.

Lorsque Katrina a frappé la Nouvelle-Orléans en 2005, 85 % de la population a été évacuée avant l’arrivée de l’ouragan, mais 60 000 personnes se sont retrouvées coincées dans la ville, parce qu’elles n’avaient pas suffisamment d’argent, parce qu’elles ne savaient pas où aller ou simplement, parce qu’elles n’avaient pas de voitures et qu’aucune évacuation collective par bus ou par train n’avait été organisée.

Alors que nous voyons souvent les migrations liées au climat comme quelque chose à éviter absolument, comme une catastrophe humanitaire dont il faut se prémunir, dans bien des cas, la priorité politique consiste à permettre à ceux qui n’en ont pas les moyens de se déplacer et de se mettre à l’abri. Si les gens n’ont pas les moyens d’évacuer et de se mettre à l’abri à l’approche d’une catastrophe naturelle, cela veut dire que leurs biens, leur santé et parfois leur vie sont directement en danger.

La hausse du niveau des mers est le premier impact du changement climatique auquel on pense souvent lorsqu’on pense aux réfugiés climatiques ou au déplacement de populations.

Ces trois types d’événement sont évidemment très différents dans leur manifestation physique, mais ils vont aussi provoquer des types de migration profondément différents.

Face à une catastrophe naturelle, le déplacement est généralement brutal. La décision doit être prise en l’espace de quelques heures. Parfois, il est possible de revenir. Parfois, il n’est pas possible ou pas souhaitable de revenir.

Après l’ouragan Katrina, un tiers des familles de la Nouvelle-Orléans n’est pas revenu. Onze ans après cette catastrophe, il est vraisemblable qu’elles ne reviendront jamais. C’est comme cela que la Nouvelle-Orléans a perdu un tiers de ses habitants.

La hausse du niveau des mers ne va quant à elle pas s’effectuer en une nuit. Elle est actuellement à peu près de trois millimètres par an. Il est donc possible de planifier, d’anticiper, ce déplacement pour qu’il se fasse dans les meilleures conditions pour les populations. L’État et les autorités locales ont par conséquent un rôle très important à jouer pour désigner les zones dans lesquelles l’habitat sera possible à l’avenir et celles qui seront sûres. En revanche, on sait qu’il n’y aura pas de possibilités de retour. Une fois que le niveau de la mer aura monté, on sait qu’il ne redescendra pas.

Malgré ces types de migration très différents, il est possible de dégager un certain nombre de caractéristiques communes à ces migrations. J’en ai évoqué certaines.

On observe également généralement une relation positive entre la dégradation de l’environnement et les flux migratoires (dans les endroits où l’on observe une dégradation de l’environnement, cette dégradation s’accompagne en effet d’une migration). Mais plusieurs facteurs migratoires s’entremêlent les uns aux autres et il est souvent très difficile de séparer, d’isoler, les facteurs migratoires les uns des autres, ce qui n’a d’ailleurs pas beaucoup de sens. En effet, quand vous savez que l’agriculture représente la principale source de revenus d’une moitié de la population en Afrique et que l’agriculture est éminemment vulnérable à toutes variations de température ou de précipitation, quand vous perdez vos récoltes, est-ce une cause environnementale ou économique ? Ce sont les deux.

L’environnement influe sur les facteurs politiques, notamment sur le déclenchement de certains conflits. Aux racines ou parmi les racines de la crise en Syrie, il y a eu une grave sécheresse qui a touché le pays de 2007 à 2011. Celle-ci a provoqué un exode rural important et cet exode rural a alimenté le sentiment de révolte des Syriens lors du Printemps arabe contre le régime de Bachar el-Assad. Cette révolte qui a été réprimée dans le sang a généré les migrations que l’on sait. On voit donc bien cette imbrication des facteurs de migration les uns dans les autres.

L’environnement augmente considérablement la contrainte migratoire puisqu’un certain nombre de décisions de migrer vont être des décisions forcées, contraintes, par l’environnement.

Les migrations qui s’ensuivent sont souvent sur d’assez faibles distances, parfois sur quelques kilomètres à peine simplement parce que les gens ne cherchent pas forcément à quitter leur pays, soit parce qu’ils n’ont pas les moyens, soit parce qu’ils n’ont pas les possibilités légales de le faire. Le gouvernement du pays fait par ailleurs souvent tout ce qu’il peut pour fournir aides et assistances aux populations sinistrées.

Contrairement à ce qu’on imagine souvent, dans cette affaire, la migration internationale est l’exception plutôt que la règle.

Comme je l’ai dit, les plus vulnérables sont très souvent incapables de migrer et, aujourd’hui, même si cela vous étonnera peut-être, davantage de personnes migrent vers les zones à risque plutôt que loin des zones à risque, parce que ce sont des zones de développement économique important, notamment en Asie orientale.

Pendant longtemps, on a vu les migrations comme un échec de l’adaptation. On a considéré que ces flux migratoires allaient se produire si les personnes ne parvenaient pas à s’adapter aux impacts du changement climatique et on a vu la migration comme une solution de dernier ressort. Pourtant, au tournant de 2010, les recherches ont montré que les migrants n’étaient pas tous des victimes démunies face au changement climatique et que la migration pouvait être une stratégie déployée par les migrants notamment pour diversifier leurs revenus, pour se mettre à l’abri, durant des périodes temporaires. C’est pour cela qu’on a encouragé la migration comme une stratégie d’adaptation.

C’est une révolution copernicienne : d’une catastrophe humanitaire à éviter à tout prix, la migration est devenue, pour les agences internationales, une stratégie positive à encourager, à faciliter et, parfois même, à financer. En réalité, on se trouve, je crois, entre les deux, car, selon le type de migration, certaines migrations s’apparentent à des catastrophes humanitaires et d’autres à des stratégies positives permettant aux gens de diversifier leurs revenus.

Il faut dire un mot de la situation très particulière des petits États et territoires insulaires qui risquent à terme d’être submergés par la hausse du niveau de la mer.

Plusieurs d’entre eux sont apparus sur le devant de la scène internationale à l’occasion des négociations sur le climat, parce qu’ils ont été considérés être, à juste titre, aux avant-postes des impacts du changement climatique.

En Occident, nous qui n’étions pas sur de petits territoires insulaires les avons volontiers considérés comme des canaris dans la mine du changement climatique. À l’époque où il y avait encore des mines en France, les mineurs emportaient avec eux sous terre des canaris, parce que ces oiseaux sont extrêmement sensibles aux odeurs et que, dès qu’ils sentent un gaz toxique dans la mine, ils commencent à s’agiter, à siffler et à chanter, ce qui signale aux mineurs qu’une explosion de grisou va se produire et qu’ils doivent déguerpir au plus vite.

Quelque part, nous regardons ces îliens comme des signaleurs, c’est-à-dire les canaris dans notre propre mine, du fait que les migrations qui se produisent dans ces îles sont souvent considérées comme les signes avant-coureurs de ce qui risque de nous arriver.

Le problème que nous avons par rapport aux images et aux projections que nous avons des territoires insulaires est que nous nous intéressons à eux non pour eux-mêmes, mais pour ce qu’ils nous disent des risques qui nous menacent et uniquement dans la perspective de leur disparition annoncée. Ce discours est d’ailleurs souvent renforcé par les leaders de ces territoires insulaires comme le montre la photographie d’un Conseil des ministres sous-marin organisé par le Gouvernement des Maldives en octobre 2009 à l’approche de la Conférence de Copenhague, façon pour eux d’attirer l’attention des médias et des opinions publiques internationales sur le risque que fait courir la hausse du niveau des mers à la survie, à la persistance, des Maldives en tant qu’État souverain.

Comme je le disais, le paradoxe veut que ces îles nous étaient largement inconnues jusqu’à il y a encore quelques années. Qui avait entendu parler de Tuvalu, des îles Marshall, des îles Cook, de Kiribati, de Tokelau, de Niue ou de Nauru. Ces territoires qui étaient globalement inconnus dans l’imaginaire collectif existent aujourd’hui sur la scène internationale uniquement par la perspective de leur disparition annoncée.

C’est une terrible image pour les habitants de ces territoires, parce que leur disparition annoncée devient pour eux consubstantielle de leur identité, et c’est quelque chose extraordinairement difficile à appréhender pour ces populations qui se présentent non en victimes expiatoires du changement climatique, mais en agents du changement et de leur transformation. Cela explique ce mouvement d’humeur lorsque les organisateurs de la Conférence de Copenhague en 2009 ont placé dans le hall d’accueil un globe géant sur lequel ils avaient oublié d’y représenter ces petits États insulaires comme s’ils avaient déjà été submergés par la hausse du niveau des mers.

Nous avons en réalité projeté, sur ses territoires insulaires, une conception de la vulnérabilité très occidentale et très ancrée dans notre imaginaire collectif par la robinsonnade qui va considérer que les personnes qui habitent sur ces territoires sont livrées à elles-mêmes et aux éléments. Ce mythe de Robinson Crusoé est d’ailleurs extrêmement prégnant dans notre culture populaire avec des séries télévisées comme Lost, des films comme Seul au monde et des jeux télévisés comme Koh Lanta ou The Island où l’on place des groupes d’individus pendant quatre semaines sur une île déserte et à eux de survivre. Or, cette idée très présente dans notre culture populaire que les habitants des îles sont extrêmement dépendants et livrés à eux-mêmes ne représente pas du tout la réalité de ces habitants qui ne se décriront certainement pas comme très vulnérables, mais au contraire comme très résilients aux dégradations de leur environnement.

C’est sans doute la réalité de ces territoires insulaires qui illustrent le mieux ce décalage entre nos perceptions de ces migrations, les réalités de celles-ci et les réalités vécues par les habitants.

Il reste beaucoup de choses que l’on ne sait pas.

La première est le chiffre exact aujourd’hui et demain des populations concernées. On connaît uniquement le nombre de personnes déplacées aujourd’hui suite à des catastrophes naturelles. Il est impossible de prévoir combien de personnes seront déplacées à l’avenir. Tous les chiffres que vous lirez dans les littératures sont donc farfelus et des estimations au doigt mouillé puisque cette question dépend très largement des choix politiques que nous allons faire aujourd’hui. Dans quelle mesure allons-nous parvenir à réduire nos émissions de gaz à effet de serre pour limiter le changement climatique à 2 degrés ? Quelles politiques d’adaptation allons-nous mettre en place ? Allons-nous essayer de limiter ou d’encourager les migrations ? Quelles opportunités allons-nous offrir aux migrants ? La nature et l’ampleur des flux migratoires futures vont largement dépendre des réponses que nous allons apporter à ces questions politiques d’aujourd’hui.

Un exemple très parlant lié à la hausse du niveau des océans.

Nous savons aujourd’hui et c’est une quasi-certitude scientifique que la hausse du niveau des mers sera d’un mètre en moyenne d’ici 2100. Sur cette carte réalisée par la Nasa, toutes les zones indiquées en rouge seront situées sous le niveau de la mer en 2100 si rien n’est fait pour les protéger.

En Europe, on voit par exemple que les territoires néerlandais ou danois seront très durement touchés, mais on sait que les gouvernements néerlandais et danois sont conscients du risque et investissent déjà aujourd’hui des milliards d’euros pour renforcer leur protection côtière et les digues. Aux Pays-Bas, le plan Delta a été réactivé pour faire face à la hausse du niveau des mers et pour être sûr que le territoire des polders ne sera pas grignoté par la hausse du niveau des mers.

Vous pouvez voir également ce qui arrivera aux pays très densément peuplés en Asie du Sud-Est comme l’Indonésie ou Les Philippines.

Au Vietnam, la hausse d’un mètre du niveau de la mer qui est aujourd’hui une certitude provoquera la perte de 25 000 km² du territoire, soit 10 % de la superficie de ce pays. La question qui se pose aujourd’hui au gouvernement vietnamien est : sera-t-il possible de déployer une digue géante sur toute la côte (sachant que le Vietnam est un pays très étiré avec une côte très longue), ou va-t-on faire le choix de sacrifier certaines zones du territoire pour mieux en protéger d’autres et donc de déplacer certaines populations vers d’autres endroits ?

Sacrifier certaines populations pour en protéger d’autres est un choix éminemment difficile. C’est un choix également conflictuel. Nous savons que la question des territoires a de tout temps été un incroyable moteur de guerre et de conflit, qu’on s’est battu pour récupérer quelques kilomètres carrés (par exemple, les Malouines, quelques îles au large de l’Argentine à peine habitables). Or, nous sommes aujourd’hui face à une situation où un pays comme le Vietnam va perdre jusqu’à 10 % de son territoire sans que la question de la conflictualité induite par ces choix politiques ne semble nous tracasser plus que cela.

Cela est le scénario optimiste. Le scénario qui fait peur a beaucoup est la possibilité que nous ne parvenions pas à limiter le réchauffement climatique à 2 degrés comme prévu par l’accord de Paris. Or, si nous restons sur les trajectoires actuelles, nous sommes partis pour un réchauffement qui sera au mieux de 4 degrés en moyenne.

Un réchauffement de 4 degrés en moyenne n’est pas juste une menace brandie par des activistes. C’est un scénario considéré par des institutions comme la Banque mondiale. Si la Banque mondiale vous met en garde contre un scénario, vous pouvez être sûr qu’il est considéré très sérieusement.

Ce scénario de 4 degrés pose deux questions fondamentales.

Il pose d’abord la question de l’habitabilité. En d’autres termes, quelles zones du monde seront encore habitables demain ?

Aujourd’hui, les hommes et les femmes ont colonisé à peu près toutes les zones du monde. À part de rares endroits, l’état sauvage n’existe plus. Partout, la nature est devenue environnement (la plupart d’entre vous – et moi certainement – ne verront jamais de leur vie la nature, parce que c’est quelque chose qui n’existe quasiment plus). Nous pouvons donc habiter à peu près partout sur cette planète. Or, si nous passons à 4 degrés, cela ne sera plus le cas compte tenu que « 4 degrés » est une moyenne. Cela veut dire que des territoires vont connaître une élévation de la température de l’ordre 8, 9 ou 10 degrés et que, dans beaucoup d’endroits du monde, il ne sera plus possible de vivre.

Cet été, au Pakistan, la température a atteint 49 degrés, soit un niveau de température au-delà duquel les fonctions vitales, biologiques, du corps humain ne sont plus assurées, comme la circulation du sang. Cela veut dire que l’espèce humaine ne sera biologiquement pas capable de s’adapter suffisamment vite à ces niveaux de température et qu’il va donc falloir désigner, dans le monde, les zones habitables et les zones non habitables (les zones noires pour reprendre l’expression popularisée à l’occasion de la tempête Xynthia en France) et, par le fait, réenvisager une autre distribution mondiale de la population. Or, lorsqu’on voit l’état lamentable des discussions en Europe sur la question de la redistribution au sein de l’espace politique européen de quelques centaines de milliers de réfugiés, cela montre malheureusement à quel point nous ne sommes pas prêts à avoir une discussion rationnelle et pragmatique sur cette question.

L’autre enjeu du passage de 2 à 4 degrés est ce qu’on appelle l’enjeu des points de rupture, c’est-à-dire les points au-delà desquels le système climatique se dérègle irrémédiablement et entraîne des conséquences absolument catastrophiques et irréversibles qui ont d’ailleurs parfois été mises en scène dans des films catastrophes.

Un de ces points de rupture qui inquiète particulièrement les climatologues aujourd’hui est la possibilité que la calotte polaire arctique fonde complètement. Si cette éventualité s’avérait, la hausse du niveau de la mer serait d’environ 6 mètres en moyenne. Dans ce scénario, Bruxelles, deviendrait une station balnéaire, les Pays-Bas et le Danemark disparaîtraient complètement, Venise se visiterait sous l’eau et le conflit en Crimée se résoudrait de lui-même.

Bien entendu, les gouvernements européens mettraient en place les mesures de protection nécessaires pour éviter que ce scénario ne devienne réalité. Le gouvernement italien investit d’ailleurs déjà des milliards d’euros pour protéger Venise de la hausse du niveau des mers. Mais que deviendrait l’Asie du Sud et du Sud-Est ?

Cette carte montre où habite plus de la moitié de la population mondiale, c’est-à-dire plus que partout ailleurs dans le monde. Des pays comme le Bangladesh, 170 millions d’habitants pour une superficie d’un quart de la France seraient complètement rayés de la carte (il y a quelques semaines, au Musée national de l’histoire de l’immigration, une exposition montrait la réalité de ces migrations environnementales au Bangladesh). Que deviendraient les pays comme le Cambodge, les Philippines et que deviendraient les petits États insulaires pour lesquels se pose pour la première fois dans notre histoire la question du devenir d’un État une fois qu’il aurait perdu son territoire ? Nous connaissons des cas de disparition politique de certains États (par exemple, la Tchécoslovaquie), mais nous ne connaissons pas des cas de disparition physique de certains États.

Malheureusement, les réponses politiques qui sont apportées à ces migrations sont encore trop profondément dans une logique réactive. Nous pensons pouvoir résoudre le problème grâce au développement de nouveaux instruments de droit international ou grâce au développement d’un statut de réfugié souvent en oubliant l’importance de la gouvernance des migrations et l’importance des politiques internes et domestiques. Comme je l’ai indiqué, la plupart de ces migrations sont des migrations internes et non internationales.

Nous nous focalisons souvent exclusivement sur le changement climatique en oubliant d’autres types de dégradation de l’environnement, comme les tsunamis et les tremblements de terre, qui provoquent des déplacements de population relativement similaires.

Nous nous tracassons surtout des questions humanitaires en oubliant notre rôle dans la protection des populations, dans les stratégies d’adaptation et de développement, et nous nous concentrons aussi logiquement sur ceux qui partent souvent au détriment de ceux qui restent et qui sont souvent encore beaucoup plus vulnérables que ceux qui partent.

Pour conclure sur une note positive, je voudrais souligner deux initiatives récentes et complémentaires qui me semblent aller dans le bon sens.

En 2010, lors du sommet de Cancun sur le changement climatique, on a adopté une liste des projets et des programmes qui pouvaient être financés au titre de l’adaptation au changement climatique et on a reconnu, dans ce texte, pour la première fois, que les migrations, les déplacements de population, pouvaient aussi être considérés comme une stratégie positive d’adaptation et être financés à ce titre.

Un mot de l’initiative Nansen lancée conjointement en 2012 par la Norvège et la Suisse.

La Norvège et la Suisse avaient espéré que les Nations-Unies s’empareraient de cette question et que le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) l’intégrerait comme un de ses domaines de travail. Pour des raisons politiques, certains États s’y sont malheureusement opposés, considérant que le HCR avait déjà suffisamment à faire avec les réfugiés politiques et qu’il n’y avait donc pas lieu de lui rajouter une nouvelle catégorie de personnes à gérer.

Face au refus du système onusien, la Norvège et la Suisse ne sont pas laissées démonter et ont décidé de lancer et de financer, en dehors des circuits onusiens, une initiative intergouvernementale parallèle s’appuyant sur des consultations régionales, impliquant les gouvernements et les sociétés civiles, par rapport à leurs besoins en matière de protection des migrants et à ce sur quoi ils étaient prêts à s’engager. À partir de ces consultations, ils ont élaboré un agenda international de protection, une sorte de petit traité non contraignant, sur lequel les États ont été invités à s’engager. En octobre dernier, à Genève, 110 États, soit un peu plus de la moitié des États dans le monde, se sont engagés à mettre en oeuvre cet agenda de protection au niveau national. Cela veut dire qu’il est possible d’avancer sur ces sujets. À l’heure où la coopération internationale semble parfois bloquée et en panne, c’est malgré tout un succès de la coopération internationale par des voies renouvelées et créatives qui ont su contourner parfois les lourdeurs de la bureaucratie onusienne pour avancer.

Je pense qu’il faut rendre hommage à la volonté, à la ténacité, des gouvernements norvégien et suisse qui ne se sont pas laissés démonter face à ces obstacles. Tout l’enjeu va maintenant consister à voir si cet agenda de protection peut être mis en oeuvre au niveau national. Cela passera surtout par une implication plus grande des chercheurs, des associations et des politiques en charge des questions de migration et d’immigration.

Jusqu’ici, ce sujet était très largement traité dans le domaine des politiques environnementales par les ONG environnementales et par les acteurs du changement climatique et de l’environnement. Je crois qu’il faut absolument que les acteurs des migrations se saisissent davantage du problème, parce que l’on ne va pas parvenir à mettre en oeuvre ces résolutions au niveau national si on n’implique pas les Ministères de l’intérieur, les associations en charge des migrants, les institutions culturelles comme les Musées de l’immigration.

Il y a aujourd’hui un déficit important à combler dans le domaine des migrations sur cette question. C’est pour cette raison que je me réjouis que vous ayez décidé de placer mon intervention en ouverture de ces journées. Je parle très souvent en conclusion, parce que, comme on s’est dit qu’il ne fallait pas oublier les migrations climatiques et environnementales, on fait un bout en conclusion sur ce sujet. Il est donc très important que vous ayez pris cette décision de placer cette question des migrations environnementales en ouverture de ces journées sur les questions de migrations et de frontières et je remercie les organisateurs de cela.

Je vous remercie de votre attention."

François Gemenne

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publié le 30/08/2016

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