Daniel Janicot - Révision de la recommandation de l’unesco sur la condition du chercheur scientifique du 20 novembre 1974

Retrouvez le discours d’ouverture de Daniel Janicot, Président de la Commission nationale française pour l’UNESCO

Colloque sur la révision de la Recommandation de 1974 de l’UNESCO concernant la condition des chercheurs scientifiques - jeudi 8 septembre 2016

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Crédit photo @Anaïs Ait Mansour

Discours de M. Daniel JANICOT

" La Recommandation de l’UNESCO sur la condition du chercheur scientifique du 20 novembre 1974 est le fruit d’un miracle. Imaginez le contexte dans lequel les
discussions se sont inscrites, celui de la guerre froide, de la compétition en matière d’armements, et de l’espionnage scientifique. Certes, les problématiques abordées par cette Recommandation faisaient l’objet de débats nourris et controversés depuis la publication en 1955 du Manifeste Russel-Einstein, qui pour la première fois parlait de la responsabilité collective du chercheur scientifique.

Mais de là à réunir un consensus d’États membres autour d’un texte courageux mais dérangeant, c’était untour de force qui aujourd’hui plaide davantage pour une réactualisation plutôt qu’une réécriture complète du texte.
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La Recommandation de 1974 reposait sur trois piliers :

  • Un cadre de référence universel et partagé constitué par la Charte des Nations Unies, la Déclaration universelle des droits de l’homme et l’Acte Constitutif de l’UNESCO, explicitement référencés dans le préambule de la Recommandation. On parle ici des droits de l’Homme, de la liberté du chercheur, de la compréhension, de la coopération et des libertés fondamentales considérées comme un « tout indivisible ».
  • Une priorité donnée aux États et aux politiques scientifiques menées par les États, qu’ils étaient encouragés à élaborer et développer. Au coeur de ce mandat, les États devaient initier des politiques éducatives et de formation, coordonner les efforts publics et privés, donner à la recherche scientifique des moyens, assurer aux chercheurs des soutiens, des ressources, des dispositifs de protection sociale, etc. Tous éléments d’un statut, esquissé par la Recommandation.
  • Une confiance réaffirmée dans la capacité des chercheurs scientifiques à exercer leur responsabilité individuelle et collective vis-à-vis d’eux-mêmes, des institutions académiques et bien sûr de la société et des citoyens. En 1974 cette confiance était largement répandue.

Sur ces trois points, la Recommandation de 1974 doit faire l’objet d’une réactualisation importante.

  • Le cadre de référence doit être élargi car la recherche scientifique est au coeur de problématiques comme le développement durable, la biodiversité, mais aussi l’éducation horizon 2030 et le nouveau cadre d’action adopté par l’ONU, fin 2015. Ce sont toutes les questions du développement à entendre au sens large, dont les textes internationaux qui s’y rapportent, qui doivent prendre place dans le préambule de la Recommandation révisée. Ainsi, sans citer ces textes, mentionnons la déclaration de 1999 sur la science et l’utilisation des connaissances scientifiques. Et, bien sûr, la Déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l’homme.
  • Le rôle des États et des politiques publiques en matière de recherche scientifique doit être repensé et réorganisé autour d’une régulation nouvelle. Les États ont désormais des responsabilités qui vont bien au-delà de l’éducation et de la formation. Les techno-sciences en particulier se développent en dehors des politiques, des médias et des citoyens. Les défis posés aux États par les progrès en matière de bio-chirurgie, d’informatique, de nanotechnologies, des objets connectés, de la robotique, des imprimantes 3D, de la cybernétique, de l’intelligence artificielle sont immenses. Un mouvement en faveur d’un transhumanisme est en marche, et même s’il reste discuté, voire contesté, il risque de remettre en cause tout l’équilibre de la recherche scientifique. Nous avons la chance d’avoir parmi nous Philippe Busquin qui nous aidera sans aucun doute à y voir plus clair. Mais il est évident que la régulation de ces progrès scientifiques va s’imposer d’urgence.
  • La responsabilité individuelle et collective des chercheurs devient elle-même la clé de voute de l’édifice. Quelles que soient les avancées sur le mandat, sur le champ d’application de la Recommandation et sur le rôle des États, c’est bien autour du chercheur lui-même que la Recommandation révisée doit être désormais articulée.
    En effet, la recherche scientifique repose sur la confiance : confiance dans les résultats et confiance qu’ils résultent d’un effort honnête. C’est l’éthos de la science, défini par Robert Morton : universelle, collective, désintéressée et critique.

Or les inconduites scientifiques, les pratiques douteuses notamment dans l’attribution des mérites, les devoirs d’alerte ont ébranlé ce rapport de confiance entre chercheurs et citoyens. Pour ne donner qu’un exemple, citons le comportement de la chercheuse Erin Patts-Kent, de l’université Duke de la Caroline du Nord, dont 15 publications viennent de faire l’objet d’une rétractation en raison de la non fiabilité des données expérimentales. Bien sûr, il ne faut pas extrapoler. Mais on sait que ces faits commencent à se multiplier. La gouvernance de la recherche scientifique est en jeu.
C’est une question très complexe qui n’est pas spécifique au secteur de la recherche scientifique, puisqu’elle a fait l’objet, s’agissant de la gouvernance des entreprises, de nombreuses avancées notamment du fait du Rapport Vienot de 1995. Le rôle des institutions scientifiques, au sein desquelles sont produits des résultats et mobilisées des ressources humaines conséquentes, doit être souligné. Elles doivent prendre un rôle central dans le nouvel équilibre qui va résulter de la révision de la Recommandation de 1974.

Voilà trois chantiers que je voulais évoquer, parmi d’autres.
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La révision de la Recommandation de 1974 va marquer une étape importante. Mais il faudra éviter que le texte approuvé par la Conférence Générale de l’UNESCO en novembre 2017 reste lettre morte, un peu comme ce fut le cas de la Recommandation de 1974 qui, une fois adoptée, fut oubliée.

C’est pourquoi la France a déposé au secrétariat de l’UNESCO un dossier de création d’une Chaire UNESCO qui sera consacrée à l’étude et au suivi de cette nouvelle Recommandation intitulée « Éthique, Sciences et Société ». Elle sera portée par l’Université fédérale de Toulouse Midi-Pyrénées et sera animée par le Dr. Emmanuelle Rial-Sebbag, chargée de recherche à l’INSERM, qui est parmi nous et que je remercie. Nous en parlerons en fin de journée.

Et maintenant quelques indications pratiques sur le déroulement de notre journée."

Daniel Janicot,
Conseiller d’État honoraire

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publié le 26/09/2016

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